Arandel – Solarispellis

ImpressionAux yeux de la musique électronique, Arandel restera éternellement comme l’auteur d’un miracle : avoir su faire oublier, pour de vrai, la ou les personnes derrière le masque sur la seule foi de la musique. C’est un rêve qu’une grosse flopée de musiciens depuis le début de la techno – d’Underground Resistance à Burial en passant par un petit duo originaire de Versailles dont on ne fera pas l’affront de vous rappeler le nom – ont pourtant tenté de réaliser en vain. Comment expliquer ce singulier tour de force ?

La réponse se trouve sans doute dans la musique d’Arandel elle-même, si pleine de vie, d’intrigues et de sentiments humains qu’elle sonne effectivement comme si elle était plus importante que tout ce que pourraient nous en dire ses auteurs. Tel le charme d’un ancien conte, surtout, elle envoûte ses auditeurs au point de leur faire croire que la révélation de l’identité du ou des musiciens derrière le nom pourrait faire s’évaporer tout ce qui fait son charme insondable. Mission accomplie : chez Arandel, le mystère de l’identité, ce trou noir autour duquel gravitent inexplicablement les notes et les sons qui font sa musique si singulière, importent bien moins que les myriades d’énigmes et de rebus qui s’y cachent.

De la même manière, le puzzle solarispellis, deuxième opus qu’on n’hésitera pas à qualifier de magnum pour l’ampleur des sentiments qu’il nous fait ressentir et la variété des territoires musicaux qu’il nous fait parcourir, gravite autour d’une pièce manquante, une double pièce de musique intitulée “Section 5 / Section 6”, organisée autour du même dogme que celui qui orientait et organisait le premier In D (sortie en 2010 sur InFiné) : contrainte harmonique précise (toujours la note de ré), système D (c’est le cas de le dire) et artisanat forcené dans l’élaboration des sons, refus du tout-venant technologique qui standardise tant des disques de la musique électronique actuelle, accueil à bras ouvert des cadeaux offerts par le hasard et des accidents, retour aux sources fondamentales de l’invention… Avec en permanence, derrière la tête, la question suivante pour régler les hésitations : “comment aurait fait Brian Eno en 1976 ?”

Et derrière le dogme lui-même, écrit nulle part mais dont chaque seconde de la musique d’Arandel est le meilleur des porte-voix, toujours ce même sous-texte obstinément asséné sur l’art musical : telle la créature de Frankenstein, la musique que le compositeur accouche lui appartient à peine, s’anime de sa vie propre et finit par dompter son créateur.

Personne ne sait d’ailleurs si l’on pourra entendre ces Section 5 et 6 un jour mais ce n’est sans doute pas si grave : ce qui compte c’est que les sections et variations de solarispellis, une fois de plus composées maniaquement autour de ces principes de composition très précis, de jeux de références complexes mais toujours ludiques, en découlent comme l’eau coule d’une montagne.

De la montagne, parlons-en justement. Si solarispellis ne se compare en aucun cas à un Everest – c’est un objet trop humble pour ça – les 12 sections qui le composent s’apparentent de bien des manières à des chemins, sentiers de grande randonnée ou couloirs de traverse, autour d’un mont ou d’une sierra, chacun avec son propre dénivellement, son propre terrain, sa propre végétation, qu’Arandel nous propose de parcourir comme autant de jeux de pistes. Plusieurs des thèmes qui ponctuent les temps forts de l’ascension ont été composés en premier pour un film-spectacle du plasticien Gabriel Desplanque intitulé Le Bestiaire du Dedans, qu’Arandel illustra un temps en direct dans le cadre de ciné-concerts, dont les séquences largement abstraites s’apparentaient à un “road trip métaphysique” et dont seuls quelques thèmes de musique subsistent aujourd’hui dans la masse de solarispellis.

Et avec ou sans les images, devant un écran réel ou imaginaire, les 12 mouvements de l’album ont effectivement tous quelque chose à voir avec le remous, la course, le mouvement pur de la vie. De la synth pop la plus majestueuse jusqu’à la musique répétitive la plus minérale, de la proto techno la plus extatique jusqu’aux ascensions krautrock les plus vertigineuses, les tempos, les ambiances et les matières s’enchaînent, s’emmêlent et se déchaînent, mais le propos musical et, osons le mot, existentiel, n’a jamais été aussi précis et entêté.

Son titre, puisqu’il faut bien en parler, signifie d’ailleurs « fourrure de soleil » en Latin, et est tiré d’un poème de Philippe Jaccottet, les Chants d’en bas, qui nous somme tous, lecteurs endeuillés de nos échecs et lâchetés, de traverser notre propre vie “comme une eau fraiche et rapide”.

Dont acte, donc. solarispellis est un voyage, éminemment narratif et cinématique certes, mais dont les cadences, les rythmes et les ambiances ressemblent surtout beaucoup à la vie. A tel point qu’on craint de la mettre en péril en auscultant ses devinettes, ou en la soumettant au sempiternel jeu des références (et l’oreille avertie saura en trouver quelques dizaines dans le maelström). Signalons seulement qu’à l’instar du bonheur, ses beautés complexes ressemblent toutes à des paradoxes : une musique d’ampleur quasi symphonique enregistrée dans le salon d’un petit appartement ; une musique entièrement jouée sur instruments électroniques mais largement dénuée de boucles et de séquences ; des matières et des tessitures qui évoquent le clavecin, le piano, l’orgue ou les gouttes d’eau sur un toit brûlant quand la quasi intégralité des sons qu’on y entend a été synthétisée sur synthétiseur ; enfin, surtout, une musique savante qui ne demande pas le moindre effort de la part de ses auditeurs, ses amis, à qui il ne souhaite rigoureusement rien d’autre que trois quarts d’heure de bonheur.

C’est donc entendu : la musique qui coule de solarispellis souhaite nous diriger vers des territoires habités plutôt que les no man’s lands traditionnels de l’ambient ou de la musique électronique qui s’écoute plus qu’elle ne se danse. Et si l’on ne peut assurer à 100% des auditeurs tentés de faire le voyage qu’ils trouveront le bonheur au bout du chemin, on peut garantir que personne n’y perdra son humanité.

 

Sortie : 24 novembre 2014 – InFiné

 

Tracklist
01 opening section
02 section 7
03 section 11
04 interlude (variation on section 12)
05 section 9
06 section 10 (1st & 2nd movements)
07 section 13
08 interlude (variation on section 6)
09 section 12
10 section 10 (3rd movement)
11 section 8
12 finale section