Cubenx – Elegiac

COVER_Cubenx - ElegiacIl serait bien rapide de prendre au premier degré le titre du deuxième LP de Cubenx, « Elegiac ». On pourrait y voir l’annonce d’un épanchement lyrique en règle ou d’un mélodrame intime un peu trop familier, mais ce n’est pas ce que Cesar Urbina entend par là. Au contraire, il s’agit ici de saluer le passé avec satisfaction pour inventer un présent différent, dans un esprit d’émancipation, voire de fierté. Figure évasive de l’école InFiné, le mexicain s’est fait la main sur une électro/techno de songes et d’illuminations, avant d’exposer son âme d’adolescent au cœur brisé, reclus dans sa chambre avec le catalogue 4AD, sur un premier LP aussi varié qu’introverti. Sans nostalgie ni complaisance pour ses achèvements passés, Cubenx a désormais l’esprit ailleurs.

Jamais fixé entre Mexico, Bruxelles, Paris et Berlin depuis quelques années, il a fait l’expérience d’un nomadisme qui l’a fait basculer dans une nouvelle ère et remettre en cause jusqu’à son identité artistique. Composition la plus aventureuse du disque, ‘A Sheltering Sky’ est aussi celle qui incarne le mieux cette thématique en empruntant son titre à un classique de la littérature post-coloniale, plus tard adapté dans un film avec John Malkovich. Ce mode de vie romantique qui glorifie le voyage fut capturé dans une de ses répliques cultes, à laquelle Cubenx adhère forcément : « nous ne sommes pas des touristes, mais des voyageurs : les touristes pensent à rentrer dès qu’ils arrivent, alors que les voyageurs ne reviendront peut-être jamais ».

Expression de ce déplacement constant et de cet esprit de non-retour, l’imprévisible règne donc sur « Elegiac », belle machine rutilante, exaltée, à l’orchestration complexe et aux manœuvres épiques. Loin du spectre techno qui l’a vu naître et guère plus proche des lubies shoegaze qui le hantaient il y a peu, le style de Cubenx est ici éclaté et intègre des éléments inattendus, glanés sur la route. En tournée en Angleterre, le musicien fut frappé par la fraîcheur et la liberté d’obscures démos qu’on lui a fait entendre, toutes produites par de jeunes inconnus issus du versant le plus aventureux de la bass music locale. Il interprète alors ces nouvelles formes avec le décalage qui le caractérise, en élevant le dubstep à des climaxes de beauté et d’euphorie sur ‘Treasures’, en dessinant une simili-trap music fastueuse aux accents héroïques ‘Our Fire’, ou en s’autorisant de spectaculaires dribbles stylistiques sur le titre final, conglomérat de jungle, d’électro et de field recordings.

« Elegiac » étant une affaire de contrastes et de confusion intentionnelle, ces coups d’éclats cohabitent avec les douceurs électroniques plus sobres de ‘Flaneur’, comme avec les forces sourdes d’un ‘Rossbach’, autre surprise dans le canon de Cubenx. Ce dernier est à nouveau le fruit d’une contradiction puisque ce paysage violent, cinématique, imprégné de drone et de musique industrielle, a pourtant été conçu dans le cadre idyllique d’une clairière de campagne, en pleines vacances familiales – Cubenx étant désormais père d’une petite fille.

Un vent pop affirmé souffle également sur certains titres mais, bien sûr, pas celui du grand mélancolique qui se morfondait jadis sur du Scott Walker (auquel Cubenx a emprunté le titre de son précédent album, « On Your Own Again »). À l’inverse, ‘Drizzling Lemon Pearls’ ou ‘Blindfold’ s’offrent des prestations vocales volontiers suggestives, par opposition à celles plus détachées de l’ancien LP. Elles proviennent de collaborations avec des chanteuses internationales : la mexicaine Cyane, la libanaise Yasmine Hamdan, la française Pris Wayland, l’entité berlinoise dégenrée Born In Flamez ; et déploient une féminité que Cubenx lui-même n’aurait jamais cru s’autoriser un jour. C’est sa manière de s’affranchir du vœu d’austérité assez répandu dans l’électro indépendante.

En plus d’une ouverture de son approche musicale, le déracinement perpétuel a poussé Cubenx à une prise de distance par rapport à sa culture d’origine. La date de sortie d’Elegiac tombe délibérément le Jour des Morts au Mexique – « c’est plus important que Noël pour moi», confie-t-il. Connotée le plus solennellement possible en Europe, la mort est là-bas un thème beaucoup plus enjoué et célébratoire qu’on lie à la renaissance, et que Cubenx place en filigrane tout au long de son disque. Il ne s’agit pas pour autant d’un hommage au folklore mexicain, souvent relié à un exotisme coloré. Cubenx détourne au contraire ces traditions et n’en retient que la puissance mystique et leur psychédélisme méconnu, planant tous deux sur « Elegiac ».

La résurgence au cœur de ce nouveau projet pousse même Cubenx à affiner sa position d’artiste. Il cite volontiers « Le Maître du Haut Château » de Philip K. Dick, roman décrivant le monde si le fascisme avait triomphé à l’issue de la Seconde Guerre Mondiale, dans lequel on trouve une définition très imagée du travail artistique : « l’artiste extrait la roche minérale des profondeurs silencieuses de la terre pour la transformer en une forme lumineuse réfléchissante. Il ramène le mort à la vie, le cadavre à l’état de flamboyance, et fait céder le passé au futur ».

Cette furieuse volonté de renouvellement se traduira enfin par une formule live repensée. Cubenx tournera avec Pris Wayland, qu’il avait rencontrée sur la base d’une simple démo que lui avait donnée la sœur de la chanteuse. « Ça sonnait comme les premiers Grimes ! » se souvient-il. Leur set fera la part belle aux passages les plus uptempo d’Elegiac, dans le souci néanmoins d’en restituer la richesse et la sophistication. Un light show finement adapté est également en préparation et visera à créer une expérience physique au niveau des nouvelles aspirations de Cubenx.

 

Sortie : 6 novembre 2015 – InFiné

 

Cubenx – Drizzling Lemon Pearls (feat. Cyane)

 

 

Tracklist
1. F.All
2. Drizzling Lemon Pearls (feat. Cyane)
3. Treasures
4. Our Fire
5. Flaneur
6. Banquet (feat. Pris Wayland)
7. Blindfold (feat. Yasmine Hamdan)
8. Ryo
9. Peacefully Sinking (feat. Born In Flamez)
10. Rossbach
11. A Sheltering Sky