David Shaw and The Beat – So It Goes

DAVID SHAW SLEEVE avec SACEM« L’ennui dans ce monde, c’est que les idiots sont sûrs d’eux et les gens sensés pleins de doutes. » Bertrand Russell

Vous avez lu l’histoire de Siskid, comment il vécut, comment il est mort ? Auteur de maxis remarqués (dont « She has reasonable doubts » sur Initial Cuts ou « Gun Stubs » sur Meant, le label qu’il a fondé), guitariste, bassiste et clavier de Blackstrobe (le groupe d’Ivan Smagghe et Arnaud Rebotini), Siskid fut une mue. Celle qui a permis à David Shaw d’assumer des origines et des goûts multiples sans qu’ils ne se contredisent.

Originaire de Manchester et fier de l’être, il n’en a pour autant jamais brandi l’étendard. Ce n’est pas nécessaire, la ville musique l’irrigue malgré lui depuis son enfance réservée, où l’absence d’un père le rapproche indéfectiblement de sa mère. Un démarrage qui l’inscrit immédiatement hors des clous, avec en bouche le goût parfois amer de la différence. L’adolescence, parisienne, ne coule pas non plus de source, quand on vous renvoie sans cesse à votre naissance mancunienne comme à une prétention. Alors la musique, que David a goûtée très tôt, entrant en transe à l’écoute de sa grand-mère pianiste, devient une obsession. C’est le glaive et le bouclier d’un jeune homme qui mène seul aux côtés de sa mère son combat contre un monde qui n’arrive pas à l’arraisonner. Capable d’émotions contradictoires, il peut concilier un certain manque de confiance en lui avec l’expansivité que lui permet la scène. Versatilité que l’on retrouve dans ses goûts. Biberonné à la pop, il ne l’oppose pas à aux musiques électroniques, son autre mamelle, pas plus qu’il ne renvoie dos-à-dos électronique et acoustique.

Quand l’obsession de votre passion vous amène à louvoyer parmi ces incertitudes, vous n’en sortez que plus fort. Et plus maître de votre discours. Il est alors temps de changer de vaisseau. Siskid, frégate techno, n’avait plus l’envergure suffisante pour porter David vers ses ambitions. Il redevient donc lui-même pour prendre la barre de la flotte de sa Majesté. C’est ainsi qu’il baptise le label qu’il co-fonde, Her Majesty’s Ship, du nom d’un de ses groupes avorté, pour accueillir enfin son premier album. Il regretterait presque d’avoir mis si longtemps à y parvenir. Modestie d’un artiste qui ne prise rien tant que la valeur du temps, qui lui a permis de fourbir ses armes et de prendre la mesure de ses capacités de production.

David Shaw. And The Beat. Car David est obsédé par le rythme. Danser est son exutoire. Pas d’atmosphère dans laquelle il n’est plus à l’aise que celle des corps à corps moites et sexy où l’on ne s’en remet plus qu’au groove. Pas étonnant qu’il ait été résident du Pulp, à la suite de Chloé.

Pour cet album, il s’est enfermé à la campagne et a alterné des périodes de travail très solitaires à des collaborations étroites avec Bruno Rey, l’ingénieur du son de Tim Paris et d’Ivan Smagghe. La complicité et la confiance qui les unissent sont primordiales dans la manière de travailler de David. Idem pour Benjamin Beaulieu, batteur de Blackstrobe, venu lui prêter main-forte sur les arrangements rythmiques, dans une osmose quasi télépathique. Associations majeures qui ont été nécessaires à ce passionnel, qui se sent vite submergé et a donc besoin de moyens spartiates pour rester tendu vers son objectif. Raison pour laquelle il ne travaille qu’avec des instruments. Sur son avant bras gauche, s’alignent cinq curseurs. Tatouage simple et original loin d’être anodin : il s’agît de sa position de réglage des potards d’une boîte à rythme Roland TR-707, référence de la house music, pour le son d’une cymbale. Noté au stylo à même la peau sitôt trouvé, car trop précieux pour être perdu, puis immortalisé comme un symbole. David Shaw est sa musique. And The Beat.

Un radicalisme qui lui permet d’exposer la complexité des rapports humains sous-jacente à tous ses morceaux. De « Finders Keepers » sur ce qu’on s’arrache mutuellement dans une relation, à « Like Swans » et la mortalité de l’amour, en passant par « Single Serving Friend », ces rencontres d’un soir qui pour n’être rien de plus n’en sont pas pour autant bénignes, tout l’album est empreint de ces sentiments très « je t’aime moi non plus ». Jusqu’à la reprise d’« Infected » de The The, qui relève le challenge d’en envenimer encore plus le propos (« Infect me with your love ») en en réduisant le tempo. Matt Johnson, le leader de The The, adore !

Des basses rondes et lourdes, des rythmiques motoriques, sont l’écrin parfait à ce théâtre humain, projection sombre du club aux murs humides qui habite David. Comme sur « Trance in Mexico », conçu très vite à l’écoute d’un mix de Rebolledo au Point Ephémère, pendant lequel la mélodie du morceau s’est imposée d’elle-même. Preuve que le club peut vous convertir à jamais à sa pulsation. Un espace lynchien comme dans « The Jackal », déjà paru en maxi, où semble apparaître la lumière d’une voix blues à fleur de peau, au beau milieu d’une ambiance épileptique. Mécanique qui sur « No More White Horses », à la lourde basse séquencée, raconte l’abandon et la solitude.

Dans les veines de David, qui porte en sautoir un pendentif représentant un rasoir-couteau à demi ouvert, coule ce sens du décalage. Signe de l’ambiguïté d’un garçon doux et élégant dont il faut pourtant toujours s’attendre à une prise de carre. Sa propension mystérieuse à tordre les lignes de fuite fascine, il ne conçoit la beauté que de biais.

Il chante sur tous les titres d’un timbre au voile pop, et a écrit « Sentiment Acide » avec Clotilde Floret, chanteuse de We Are Enfant Terrible, dont l’instinct et la réactivité lui sont une respiration. Un morceau binaire hypnotique, infectieux jusqu’à l’ivresse. L’amour, quel qu’il soit. Si bien que « North Wind Does Blow », variation sur l’air d’une comptine enfantine anglaise que lui chantaient sa mère et sa grand-mère, trouve une place naturelle en fin d’album.

L’album s’achève sur « So It Goes », morceau-titre de dix minutes en clin d’oeil à l’émission télé de Tony Wilson qui donna sa place au punk dans l’Angleterre mid-seventies. Mais au-delà de cette référence, il s’agît d’une conclusion en forme d’ouverture. On parle volontiers du second album d’un artiste comme celui de la maturité. David, en prenant le temps de ne pas renoncer à ses exigences, avait besoin d’être mûr pour aboutir le premier. Et ce n’est qu’un début. Comme une libération. Enfin la possibilité de constamment se réinventer sans risque de se perdre. And So it goes !

 

Sortie : 29 octobre 2012 – Her Majesty’s Ship

 

Tracklist
Finders Keepers
Infected
No More White Horses
Trance In Mexico
The Jackal
Single Serving Friend
Sentiment Acide
Like Swans
North Wind Does Blow
So It Goes

 

INFECTED

 

THE JACKAL