La Fraicheur – Self Fulfilling Prophecy

Figure montante de la scène électro internationale, remarquée à la faveur de ses nombreux DJ-sets à travers le monde et de plusieurs EPs, La Fraîcheur franchit aujourd’hui le cap symbolique du premier album avec Self Fulfilling Prophecy, qui marque par ailleurs son arrivée dans la maison InFiné. D’une remarquable densité, oscillant tout du long entre électro, ambient et techno, l’album se révèle aussi happant que frappant et stimule le corps autant que l’esprit. Authentiques missiles extatiques, les morceaux les plus offensifs et vindicatifs – Gone et The Movements – vont assurément causer de beaux ravages sur les dancefloors dans les mois à venir.

Si l’album a été en grande partie conçu à Berlin, où La Fraîcheur vit depuis six ans, il porte aussi en lui quelque chose de Detroit, la jeune femme ayant eu le privilège de bénéficier durant l’été 2017 d’une résidence de six semaines dans les studios d’Underground Resistance. Cette résidence lui permet d’abord de s’adonner entièrement à la musique, sans contraintes matérielles. Elle alterne ainsi séances de travail en studio, entourée par les machines d’où ont jailli des morceaux légendaires, et longues balades en vélo dans Detroit, traversant des axes routiers désertiques et croisant de luxuriants jardins à l’abandon.

Au fil de ses explorations urbaines, elle s’imprègne de l’atmosphère de la ville et collecte aussi des éléments sonores : le morceau Plant 21, par exemple, est presque totalement composé de sons enregistrés avec des micros de contact dans l’usine Fisher Plant, située juste à côté des locaux d’Underground Resistance. Au final, cette expérience à Detroit s’avère à la fois stimulante sur le plan créatif et enrichissante sur le plan humain. « Mike Banks est l’une des rencontres les plus importantes de ma vie », dit La Fraîcheur aujourd’hui.

Cela fait maintenant plus de dix ans que la jeune femme évolue dans la sphère électronique, d’abord uniquement comme DJ puis également comme compositrice depuis 2015. S’étant initiée à l’art du mix dès l’adolescence, elle s’est frottée à divers styles musicaux avant de se focaliser sur la house et la techno, que sa sœur aînée lui a fait découvrir en l’emmenant dans des clubs tels que le Pulp. A partir du début des années 2000, elle se produit régulièrement en tant que DJ, à Paris ou ailleurs, et expérimente en parallèle divers jobs dans le milieu de la musique. Entre autres : attachée de presse, manager de groupe ou encore directrice artistique (du festival Mal au Pixel). Partie ensuite vivre à Montréal, où elle gravite plutôt dans le milieu du rock indé (et tâte même un peu de la guitare), elle ne peut pas s’y installer durablement et met alors le cap vers Berlin.

« Je pensais arrêter de mixer quand j’ai déménagé à Berlin. Une fois là-bas, j’ai vite réalisé que je n’avais encore rien vu en matière de musique électronique en général et de clubs en particulier… Berlin m’a totalement redynamisée : j’y ai retrouvé l’envie de mixer et j’y ai ressenti pour la première fois le besoin de composer. » A Berlin, dans ces clubs où les nuits s’étirent à n’en plus finir, elle se met à danser (ce qu’elle n’avait jamais fait auparavant) et cultive dès lors une relation beaucoup plus organique avec la musique. En 2015, elle décide de lâcher tous les petits boulots secondaires pour se consacrer exclusivement – et intensivement – à sa musique, entre DJ-sets et sessions de composition dans son home studio.

En outre, développant un fort sentiment d’appartenance à la scène de la nuit berlinoise, elle éprouve le désir d’y apporter sa pleine contribution. C’est ainsi, par exemple, qu’elle devient résidente au Salon zur Wilde Renate, l’un des principaux clubs de la ville, où elle va proposer pendant plus de deux ans les soirées Quer – dont le nom fait à la fois référence au mot allemand quer (qui signifie « en travers » ou « transversal ») et au mot queer. Membre du réseau Female :Pressure, La Fraîcheur est en effet une activiste féministe résolue et une fervente militante de la scène queer, amenée à jouer régulièrement dans les soirées les plus hot du moment : Gegen, Pornceptual ou encore House of Red Doors.

Présente sur plusieurs fronts à la fois, elle entretient une relation d’étroite connivence avec le Mensch Meier, dont elle parle comme de sa maison. Monté par l’équipe du mythique Fusion Festival, ce club hautement alternatif (qui est bien davantage qu’un club) se distingue par sa programmation musicale très éclectique autant que par son engagement politique. Supervisant la partie techno du club, La Fraicheur en partage également les valeurs politiques, qu’elle s’attache à défendre dans sa vie quotidienne comme dans sa musique, les deux étant intimement liées.

« Je veux utiliser le moment de la danse pour infuser un peu de réveil politique », dit-elle ainsi notamment en parlant de son album, sur lequel sont disséminés divers samples vocaux au contenu politiquement très explicite (par exemple, des extraits d’une interview d’Angela Davis). Si Self Fulfilling Prophecy aspire de toute évidence à (r)éveiller les consciences, il le fait subtilement, sans jamais reléguer la musique au second plan. Ce n’est ni du prêt-à-penser ni du prêt-à-danser mais un assemblage sophistiqué de rythmes, de sons et de mots qu’il appartient à chaque auditeur/trice de s’approprier à sa façon. La Fraicheur ne cherche pas à asséner un message ou imposer un discours mais à distiller une pensée et suggérer un rapport au monde – un rapport au monde fondé sur l’affirmation de soi et l’acceptation des autres, dans toutes leurs différences.

 

Label : InFiné

 

Extrait de l’album de La Fraicheur « Self Fulfilling Prophecy »