George Issakidis – Karezza

COVER_George Issakidis - Karezza (web)Il faut savoir se perdre pour mieux se trouver C’est le genre de maxime « facile » pour les naïfs qui pensent qu’ils ne le sont pas, que l’on pourrait lire au dos des paquets de corn flakes au petit déjeuner. Ce n’est pas ce dont nous allons parler ici, même si évoquer George Issakidis, c’est parler de disparition.

Nous avons perdu George. Pour le coup, c’est une phrase que nous avons beaucoup prononcée au bureau. Une phrase à prendre au pieds de la lettre, mais pas que …. George est souvent « en voyage »… Ne vous méprenez pas, s’il est question de bout du monde, il est aussi question de voyages immobiles pour lesquels vous ne pouvez pas acheter de billet de retour.

Comme tout ce qui concerne George, «perdu» est une notion très positive. George nous sème, il se perd lui même, mais n’est pas une cause perdue : «Cet album est une sorte de journal intime qui raconte les dix dernières années de ma vie. Un processus qui a commencé avec le désir d’un suicide, non pas physique, mais mental. La mort d’un ego.»

Nous avons perdu George… Quelques mots sur Karezza, Avant Karezza …Pour nous tous (les jeunes et les moins jeunes), George a toujours été un homme à part. Même dans son propre groupe, The Micronauts, il ne cadrait pas. Avec The Micronauts, il a produit quelques uns des morceaux les plus étonnants de la scène française des années 90 [vous savez la période french touch 1.0…] des morceaux qui ne sonnaient pas « français » et qui restent aujourd’hui des références. Piochons en trois :

– « The Jag» : Jocelyn Brown, diva house trempée dans un bain d’acide sulfurique (et clippé par Greg Araki).
– Underworld, « Bruce Lee » (Micronauts remix): groove S&M et matière sonore infectée.
– «Bleep To Bleep», l’album perdu, la fin de l’aventure Micronauts et le début du grand voyage…

On est alors en 2001 et George amorce une sorte de retraite. Il s’enferme dans son (hallucinant) studio sans plus voir la lumière du jour, sacrifiant de jeunes vierges peu farouches [Jackson, Hearthrob, Konrad Black….] au cours de cérémonies nocturnes sans fin. Nous avons perdu George…

Puis nous avons vraiment perdu George… Des voyages, et encore des voyages. Tahiti («Je vais finir cet album là où je l’ai commencé, en regardant le soleil se lever sur la plage » ), le Mexique, l’Inde, le Pérou…Jamais exotisme n’aura autant rimé avec mysticisme.

Les voyages dépaysent mes amis ! c’est tout particulièrement le cas avec George. «Les morceaux de l’albumreprésentent la transformation alchimique qui s’est passé en moi et qui se passe encore. Ils sont l’aboutissement de tout ce travail sur moi-même au travers du yoga tantrique, des exercices de Gurdjieff pour parvenir à une vraie connaissance de soi: séances de méditation, lecture des textes de Crowley, voyages en Himalaya encadré par des gourous indiens et cérémonies d’Ayahuasca dans les Andes. Ces morceaux sont le prolongement musical de l’évolution de mon inconscient qui, si profondément enraciné soit-il, a trouvé son chemin dans la musique. Tous ont été le fruit d’une inspiration soudaine et immédiate, à la suite de longues séances de transe et de jam dans mon
studio. Ils sont le fruit de profondes réflexions ontologiques qui m’ont secouées le coeur et révolutionné le cerveau: mon point de vue sur le monde et son acception s’en sont trouvé profondément bouleversés.”

Puis Karezza…KTDJ n’a jamais été très tendre avecvles hippies. Ca tombe bien, George n’est pas un hippie.vIl pense et pèse chacun des mots écrits ci-dessus. C’est une entreprise très sérieuse pour lui, une exploration de l’intime et la recherche de l’être « essentiel » débarrassé du superficiel.

Pour nous aussi, sortir l’album de George s’est révélé une véritable expédition. Ou comment partir de
morceaux qui font chacun 26 minutes pour en faire un album ardu mais accessible. Combien d’après midi chez George à déguster d’étranges nourritures et se retrouver à marcher dans les rues comme dans un rêve, les oreilles enivrées par l’abondance de sons et de textures. Nous avons toujours eu envers George une confiance infinie, basée vraisemblablement sur notre amour commun pour le déviant et le moite, l’introspection et le mental. Si la musique de George peut paraître froide et aride pour les plus insensibles, elle est pour nous éminemment sexuelle. Le son d’une backroom juchée sur le toit du monde. Une boite tantrique.

Nous avons toujours crié à qui veut l’entendre que nous aimions les freaks. Nous en avons un !
En cherchant à retrouver George, on tombe sur quelques jalons qui sont autant de preuves qu’il voyage sur une route que l’on peut souvent croiser :
– Tout d’abord son label : Republic of Desire né en 2004. Des sorties sporadiques, mais la magie opère
toujours.
– Des collaborations ambitieuses : avec son compagnon des contrées occultes Mickey Moonlight [« Santa Rosa Di Lima »], mais aussi Speedy J pour un morceau de transe acide sans fin [ni pieds] [on retrouve cet objet sonore et sonique en exclusivité sur l’album vinyle] ou encore Perc, héritier direct de George pour une envolée intensément solaire [« summer solstice »]
– Avoir convoqué l’un des plus grands studio de création graphique pour la pochette de son album : le duo M/M, ses complices de toujours qui ont su merveilleusement interpréter le signe magique [sigil] que George a dessiné : «le sigil a été crée il y a quelques années à Barcelone, un soir de nouvel an dans une chambre d’hôtel donnant sur la construction la plus phallique du monde, que nous avons célébré comme le dieu Pan au cours d’une séance de magie sexuelle. Il faut pouvoir se fondre dans ce sigil, l’union doit être être totale, pour pouvoir appréhender sa puissance qui est celle de l’instant. On ne peut pas la partager avec l’extérieur. C’était ce moment ». Vous l’aurez compris, on est loin du « brief créa » classique…

Vous voila maintenant avec Karezza entre les mains [soit dit en passant, Karezza n’est pas le souffle léger d’une douce caresse sur votre peau, mais de la magie extrême matinée de sexe tantrique. On vous laisse chercher vous même… ], la fin de notre voyage en quelque sorte, le début du votre.

Karezza est un album psychédélique gris-rose, qui envahit l’âme de celui qui l’entend comme le ferait une drogue ou une passion. C’est un disque de musique sacrée, mystique, voluptueuse et austère à la fois, qui réussit simultanément à exciter et soulager le désir d’élévation de l’auditeur. C’est du Autechre qu’on forcerait à danser, de la minimale qu’on emmènerait dans une partouze en plein air. C’est de la
beauté à l’état impur, du beau spontanément conçu pour 2013. Un disque dont nous sommes fièrEs qui a déjà impressionné plus d’un gourou illuminé (de James Holden, à Ed des Chemical Brothers, Piers Martin ou encore Konrad Black.) et qui en éclairera beaucoup d’autres.

Bon voyage !

 

Sortie 13 mai 2013 – Kill The DJ