Labelle – univers-île

Quelle surprise à l’hiver 2013 de découvrir dans un communiqué de presse du festival Trans Musicales de Rennes que le premier album de Labelle « Ensemble » allait sortir sur InFiné. Cette annonce erronée aura paradoxalement fait office de prophétie qui se réalise aujourd’hui. L’équipe s’est alors projetée dans le premier album autoproduit du musicien réunionnais. Et force est de constater que sa fraîcheur, sa personnalité poétique et sa force syncrétique nous ont convaincus de la nécessité d’engager un dialogue avec l’artiste. C’est un fait, Ensemble aurait pu sortir sur InFiné. C’est une certitude, Univers-île, le second album de Labelle prévu pour la rentrée 2017 sera une pièce maîtresse de la deuxième décennie du catalogue InFiné.

Saint-Denis de la Réunion. De son balcon, on voit l’océan à droite, la montagne à gauche. On entend résonner au loin l’appel à la prière d’une mosquée, et aussi les cloches de l’église Saint-Jacques qui égrainent les heures. On hume les vapeurs de massala émanant de la cuisine d’une famille indienne installée quelques étages plus bas, et les effluves d’iode marin qui flottent dans une brise moite.  Depuis six ans, il a quitté la métropole pour s’installer sur l’île de son père, dans cet appartement situé en haut d’un immeuble du centre-ville de la capitale de l’île. C’est un belvédère surplombant le riche et extravagant carrefour culturel qu’est Saint-Denis de la Réunion. Sur ses machines, il y ébauche des symphonies électroniques célestes, tout en cultivant un rapport essentiel à la terre. Son nouveau disque témoigne de ce nouvel enracinement. Le morceau « Babette » évoque par exemple une ancêtre : une esclave déportée de l’île Maurice au 18éme siècle dont il a retrouvé la trace en reconstituant son arbre généalogique familiale. « Plus je creuse profondément dans les détails de ma culture et de mon histoire réunionnaise, plus ça m’ouvre sur le monde, explique-t-il. En se focalisant sur le local, on arrive à chaque fois au global. » Ses créations ressemblent à sa ville, peuplées d’un métissage singulier d’instruments africains (balafon, kora), indiens (cloche, percussion), et occidentaux (guitare électrique, sampler).

Electro et Maloya. Le vocabulaire est toujours barbare, surtout lorsqu’il s’agit de plaquer des mots sur des créations artistiques. Labelle accepte l’expression « électro maloya » parce qu’il faut bien dire quelque chose pour définir sa musique, et tant pis si ses rythmes digitaux sont éminemment plus nébuleux que le laisse penser cette étiquette réductrice. Sur « Soul Introspection », il accueille le fameux guitariste indien Prakash Sontakke, dont la slide guitare semble parfois se transformer en sitar. Sur « Grand Maitre », il dissèque méticuleusement la kora malienne de Ballaké Sissoko, et il l’injecte note par note dans son clavier pour pouvoir accompagner ensuite le virtuose avec sa propre kora numérisée, un jeu de miroir vertigineux. Les racines de l’électro comme celles du maloya remontent aux tambours et à l’esclavage, et les deux genres ont aussi en commun la danse, la transe, et le dépassement des cadres standardisés. « Les premiers réunionnais ont inventé le maloya en utilisant les percussions qu’ils avaient sous la main. J’aime penser que s’ils avaient possédé des boites à rythme, ils ne se seraient pas privés pour les utiliser…  Se limiter à un instrumentarium pour jouer du maloya, c’est figer une musique qui se veut toujours vivante, ce serait dommage. Tout est à réinventer, en permanence. »

Ce nouvel album univers-île ne se résume pas non plus un exercice de style consistant à encoder au plus précis le maloya dans un tissu digital. C’est même exactement l’inverse : une œuvre libre, en quête d’émancipation. Une musique électronique créole, que l’émotion projette en permanence vers l’universelle.

univers-île. D’abord, une oraison funèbre interprétée par Zanmari Baré : « Kou d’zèl » en ouverture du disque. La mort comme point de départ pour se libérer des caprices du sablier et assister ensuite à la résurrection de Benoïte Boulard (1927-1985), fabuleuse chanteuse de sega que la grande Nathalie Natiembé célèbre à sa façon, dans les pleurs et l’alcool sur « Benoïte ». La voix du slameur Hasawa stimule la mémoire (« Souviens-toi »), et celle de la chanteuse Maya Kamaty résonne dans le chaos onirique de « Om ». Avec João Ferreira sur « Observateur », la contemplation précède le climax. « Et puis les deux derniers morceaux partent dans un autre espace, un ailleurs, explique Labelle. J’ai voulu proposer une grande dynamique émotionnelle, avec des bas très bas et des hauts très hauts… Et aussi des espaces, du silence, une œuvre qui respire. » Si l’ordre des pistes suggère une ascension intime et stellaire, chacun peut imaginer sa propre narration, son propre Univers-île. Le terme scientifique désigne à l’origine un amas d’étoiles. A chacun d’y entendre le sien. 

Sur scène, Labelle interprétera bientôt ses nouveaux morceaux, accompagné de Linda Volahasiniaina (valiha, kabôsy), et Matthieu Souchet (pad, percussions, batterie).

 

Sortie : 9 septembre 2017 – InFiné

 

Labelle – Babette

 

Tracklist

1. Kou D’Zel (Feat. Zanmari Bare)
2. Benoite (Feat. Nathalie Natiembé) 1er single
3. Soul Introspection (Feat. Prakash Sontakke)
4. Souviens Toi (Feat. Hasawa) 2ème single
5. Éveil
6. Om (Feat. Maya Kamaty)
7. Babette
8. Nous
9. Observateur (Feat. Joao Ferreira)
10. Playing At The End Of The Universe
11. Grand Maître (Feat. Ballake Sissoko)