Lafawndah – Ancestor Boy

Le premier album de Lafawndah « Ancestor Boy » est une déclaration d’intention stimulante qui révèle une artiste sans limite de portée, d’ampleur et d’intensité.

Ses précédentes sorties – tels que son EP ‘Tan’ et sa collaboration avec Midori Takada « Le Renard Bleu » – ont dévoilé une palette d’influences hautement personnalisée, attirant le club, la composition et la pop vers un érotisme ultramoderne et passionnément indécis.

Ancestor Boy insiste sur cette désorientation ; ici Lafawndah creuse en profondeur pour extraire les émotions du passé et du futur. L’intensité physique de cet album est fondamentale ; sa mémoire, minérale. C’est une histoire en devenir pour un peuple à venir, créé par la nécessité de trouver les autres. Au milieu des sons et des paroles de l’album, il y a le désir de partager les incertitudes liées au fait de grandir sans appartenance à un endroit précis.

A la première écoute, les morceaux d’Ancestor Boy peuvent faussement semblés s’adresser à un amant, pour finalement mieux se révéler comme étant les lamentations d’un chagrin plus systémique que personnel. Un peu comme ses prédécesseurs spirituels directs, Scritti Politti, Grace Jones ou Sade, Lafawndah déploie des arrangements pop sophistiqués pour explorer les enjeux émotionnels au-delà du couple.

La trahison et le désir politiques, le pouvoir et les limites du contrôle jettent de longues ombres baroques sur le noir volcanique des nombreux mirages narratifs d’Ancestor Boy, empruntant autant à l’intensité psychologique du film Three Women de Robert Altman, qu’à la précision cristalline de The Assassin de Hou Hsiao Hsien, or au surréalisme social chorégraphique du Red Psalm de Miklos Jancso. La remarquable filmographie des clips de Lafawndah, qu’elle a elle-même réalisés, témoigne d’autant plus de son attachement pour l’image animée.

Réalisé avec les compagnons de route Nick Weiss, Aaron David Ross et L-Vis 1990, le maximalisme d’Ancestor Boy – débordant de détails, de sentiments, d’idées – sert à amplifier une impression fréquente : la sensation qu’un corps, une existence, ne sont pas suffisants pour ce que l’on ressent. La touche théâtrale et délicate de Lafawndah, qui se mêle à plusieurs personnages au cours d’un même morceau, alliée à sa production vocale inimitable et à une oreille attentive aux arrangements musicaux, la révèle à la fois avec une audace et une proximité pour l’auditeur sous des angles inattendus.

Ancestor Boy porte des souvenirs partagés par plus d’un esprit, rappelant les antagonismes narratifs de Nina Simone. En réponse, les agressions rythmiques de sa musique sont devenues encore plus déterminées et psychédéliques, traçant une ligne de feu entre le côté indus barré de Jimmy Jam sur Control et la fureur inquiète de Red Mecca de Cabaret Voltaire. Une foule de camarades et d’âme sœurs, tels que Jon Hassell, Bonnie Banane, Emily King, Jamie Woon, Gaika, Julie Byrne, Kelsey Lu, Patrick Belaga, Valentina Magaletti et Joao Pais Filipe, apporte encore davantage de relief à cet album.

Avec une saveur partagée entre le chrome et la terre, la glace et la profondeur, la finesse de l’artiste dans l’architecture sonore rend ce premier album incroyablement addictif grâce à ses hymnes aux multiples ouvertures. Ancestor Boy imagine la pop qui n’est ni impériale, ni locale, mais libre de ses mouvements. Peut-être un résidu de l’enregistrement nomade de l’album entre Los Angeles, Mexico City, New York, London et Paris.

Dans une période musicale saturée d’imagerie dystopique et apocalyptique, Ancestor Boy incarne la clarté du chaos, un baume pour les séquelles et un appel aux armes après que la fumée se soit dissipée.

 

Sortie : 22 mars 2019 – CONCORDIA / !K7

 

LAFAWNDAH ‘Daddy’

 

 

Tracklist
1. Uniform
2. Daddy
3. Parallel
4. Ancestor Boy
5. Storm Chaser
6. Vous Et Nous
7. Waterwork
8. Substancia
9. Joseph
10. Oasis
11. Tourist
12. I’m An Island
13. Blueprint