Rone – Mirapolis

On entre toujours dans la musique de Rone comme dans un rêve. Éveillé, et cette fois-ci très coloré. Et soudain, apparait une étrange mégapole scintillante de lumières saturées. Hypnotisée par le regard de feu de son maître Yoda musical qui trouble tout ce qu’il touche. Rone : la ville dont le prince est un enfant s’appelle Mirapolis.

Cette ville qui s’étire en douze morceaux, comme autant de points névralgiques qui forment l’architecture de cette cité imaginaire. Sous ses pavés, douze plages malmenées par les ressacs fantastiques de la mer, faisant échouer des nouvelles de la fantasmagorie créative de Rone, venant peut-être des zones du dehors. Mais pourquoi ainsi faire allusion à la mer ? Parce qu’elle fut le paysage commun de la première partie de la conception de ce nouvel album. Rone solitaire, décide de partir traquer l’inspiration dans des chambres d’hôtels, face à la mer. Seul, faisant front à ses méandres intérieurs, avec juste son ordinateur, et le plaisir jusqu’au boutiste de se coltiner avec une certaine forme d’ennui. L’ennui romanesque bien sûr. Plutôt celui vivifiant de Charles Boissière peut-être que celui mortel de Cioran.  Car après la noirceur magnétique de l’album précédent « Créatures », Rone cherche inconsciemment la couleur et le fluide solaire de l’inné plus que de l’acquis. Lorsque les morceaux ont pris corps, retour à Montreuil dans son studio. Cathédrale de sons, d’expérimentations et de plaisirs, édifiée pour accueillir les envies de partage d’un musicien et producteur, qui met la générosité dans toute chose. Et cet élan positif qui avantage les rencontres.

Rone a certes gagné en sérénité, mais il reste ce musicien qui cherche, et prend à cœur sa mission d’inventer avec chaque nouveau disque de nouveaux territoires musicaux. Etre toujours ce que l’on est, et tenter de se réincarner.  « Mirapolis », nom de code de travail provisoire, fut le sésame pour débrider l’imaginaire. Devenu le titre de l’album, il contient le sens profond de sa démarche artistique. Car l’enfant qui parle en lui, n’est jamais loin. Les souvenirs aussi. Ceux du petit Erwan qui part en week-end à la campagne avec sa famille, passant devant un parc d’attraction, où un géant narguait de sa prestance gargantuesque l’automobiliste en lui souhaitant la bienvenue. A Mirapolis… Rone confesse qu’il n’y est jamais entré, mais que ce souvenir lui est resté. Comme sa passion pour le film Métropolis, et son rêve de rencontrer Michel Gondry qui fut ainsi exaucé. Quatre as de cœur donc : l’enfance, Fritz Lang, Gondry et Alain Damasio, grand frère plumitif, avec lequel il a réalisé ce rêve de création : porter ses mots parfois rageurs et prémonitoires d’un futur baroque avec son lyrisme musical.

Dans le bâtiment futuriste de la Philharmonie de Paris, Rone et Alain Damasio ont écrit une symphonie libertaire pour la ville du dehors et ses disciples dissipés. Car, il faut aussi le dire. Ce nouvel album s’est affiné au contact de ce concert unique qui réunissait le 14 janvier 2017 Rone et les siens : François Marry (Frànçois and the Atlas Mountains), John Stanier (batteur de Battles), Vacarme (trio à cordes), Joachim Latarjet (trombone) et l’écrivain Alain Damasio… Pour ce qui restera l’un des concerts marquants de l’histoire des musiques électroniques en France. Parce que tout y était joué : la danse, le romantisme, l’exploration, les mots, la lumière, le sens et le son. Le campement éphémère du cosmos mais aussi le sens de l’histoire artistique de Rone. A la recherche toujours des sentiments et des émotions ancestrales pour ainsi plonger dans des mondes parallèles. D’aujourd’hui et de demain. Des contrées inconnues, où l’impossible peut tout à coup exister vraiment. Et renouer avec ce miracle en bouquet final dans l’enregistrement de ce nouvel album.

Retrouver John Stanier, les membres de Vacarme Gaspar Claus (violoncelle) et Carla Pallone (violon), mais creuser le sillon du rêve avec d’autres collaborations. Bryce Dessner guitariste émérite du groupe The National présence ô combien électrique sur deux titres, ‘Lou’ et ‘Everything’. Saul Williams, de passage à Paris, le poète slameur américain enrage de sa verve abrasive une charge anti Trump pour déjouer le cauchemar au lendemain de son élection. Baxter Dury et sa touche irrésistiblement british nous fait entrer dans un morceau majeur ‘Switches’ imaginé sous l’arc des Beatles et d’un Sergent Poivre pensif, confortablement assis dans un fauteuil club. D’autres y verront l’excentricité maitrisée d’une référence plus enfouie, celle du « Atom Heart Mother » des Pink Floyd. Noga Erez égérie de l’électro israélienne que Rone découvre sur le net et qui l’inspire au point de réaliser un titre ‘Waves’, enregistré à distance mais dans une fusion jouissive. Enfin Kazu Makino, l’ensorcelante chanteuse et multi instrumentiste du groupe new-yorkais Blonde Redhead, qui vient clôturer l’album avec ‘Down for the Cause’. Dernier titre ouaté de l’album, dernier morceau enregistré, et le premier à sortir pour présenter Mirapolis.

Le disque s’écoute d’ailleurs comme un album concept, alors qu’il n’en est rien. Mais dans la réalité, Rone a réussi à produire un opus dont chaque titre est une clé pour entrer dans le suivant. Magie inconsciente du lien, et preuve que l’artiste touche à une forme d’extrême maturité en réussissant à être dépassé lui-même par son inspiration et ses envies. C’est le karma du compositeur qui est aussi le producteur de grands morceaux instrumentaux, toujours inclassables dans la galaxie électro. Ainsi musarde-t-on dans « Mirapolis » comme dans une ville fière de montrer ses atours et sa propre généalogie.

De la genèse au présent, jusqu’au futur. Avec son « Il était une fois… » pour démarrer qui s’intitule ainsi ‘I Philip’, morceau d’ouverture hypnotique, et cinématographique, issu d’une collaboration pour une B.O. qu’il avait composée pour la première fiction française en réalité virtuelle autour de Philip K. Dick. Sans rythmique, développé et arrangé différemment pour être la porte d’entrée dans « Mirapolis ». Puis vient la voix d’un bébé (Alice) rattrapée par une batterie martiale. Comme si l’enfant mutine courait et cherchait son souffle en menant la danse. Comme à chaque fois avec Rone, les harmonies montent en cascades. On inspire plus qu’on respire, même si Rone sait depuis longtemps grâce à Alain Damasio que : « le problème ce n’est pas l’inspiration mais l’expiration ». Et la magie opère, portée par la voix conjuguée d’un chœur basque. C’est un grand morceau qui met en scène la collaboration improbable entre une petite fille débridée, son père et un furieux batteur. Tout Rone est là dans cette fusion entre l’intime, l’imaginaire et le travail. Puis ‘Spank’ déboule, comme la seule touche mélancolique du disque. Un instrumental qui ressemble à la maquette enregistré face à l’océan. C’est ce qu’on appelle la beauté des morceaux nés d’un seul jet. Comme c’est aussi le cas pour ‘Origami’, la touche sensible et romantique de Rone dans ce qu’elle a de plus essentielle : parvenir à nous faire lever les bras en nous donnant les larmes aux yeux. Nous voilà immergés dans la même sensualité progressive que le désormais culte ‘Bye Bye Macadam’, l’anthem qui nous dicte que penser et danser sont des actions qui vont si bien ensemble. ‘Brest’ ou son lyrisme bruitiste qui fait encore le lien avec le concert de la Philharmonie. ‘Zapoï’ petit interlude qui part d’un accident de travail lié à ‘Everything’. « Pitché » à fond, pour le plaisir, le morceau s’est imposé sans faire exprès comme jolie esperluette pour introduire « Mirapolis » autre hymne techno pour ne pas oublier d’où l’on vient et d’où l’on danse. Magie du clic droit et beauté des mains ouvertes.

C’est ainsi que l’on nage dans cette « Mirapolis » musicale, ville ouverte à l’émerveillement perpétuel, au désir de libération individuel, qui conduit ses habitants une fois émancipés, à vivre rassemblés sur le vœu d’être connecté à l’énergie vitale du collectif. Rone ne le sait pas. C’est un musicien thérapeute et philosophe. Pour son public qui ne cessera de grandir et de s’élargir, il cherche à rendre visible ce qui l’est déjà mais que nous ne percevons pas. Faire apparaître ce qui est si proche, ce qui est si immédiat, ce qui est si intimement lié à nous-mêmes et que cet album nous restitue en grandeur nature. Bouleversant. (Didier Varrod)

 

Sortie : 3 novembre 2017 – InFiné

 

Rone – Brest

 

Tracklist

01. I, Philip
02. Lou (feat John Stanier)
03. Faster (feat Saul Williams)
04. Spank
05. Switches (feat. Baxter Dury)
06. Origami
07. Wave (feat. Noga Erez)
08. Brest (feat John Stanier)
09. Everything (feat Saul Williams & John Stanier)
10. Zapoï
11. Mirapolis
12. Down For The Cause (ft Kazu Makino)